DEPROGRAMMATION ET EVENEMENT



- Quels types de sons sont à l'origine de ce qu'on entend dans l'installation ?

- J'utilise toutes sortes de sons. Je n'ai pas de sons de prédilection et tout est possible. Généralement, ils sont prélevés dans la nature, dans des environnements urbains, dans le cinéma, la musique, ou à partir des comportements humains.
Ma préoccupation n'est pas d'ordre musical, mais plutôt liée à la mécanique des sons. Leur utilisation n'est ni narrative ni figurative. Elle constitue un prétexte à la mise en place d'une situation d'écoute et de lecture : je récupère la trame des sons prélevés, j'en garde ce qui est de l'ordre de l'indicible. Ainsi arrachés à leur contexte initial, ils deviennent neutres, purs, et se situent dans un non-lieu, et un non-état. C'est ce non-état qui est le moment propice à l'apparition d'une nouvelle situation. Situation que je vais maîtriser, mais de façon incomplète, parce qu'il y a toujours des événements sonores qui m'échappent.



-Y a-t-il des effets à produire et des transfigurations désirés au préalable ?

- Le schéma de base est celui d'une organisation elliptique où chaque événement sonore est généré par tout ce qui s'est passé avant et préfigure tout ce qui va se passer après. Ce lien, qui est aussi un rebondissement, est le lieu de concentration et de vigilance de tous les instants.
J'ai besoin d'alterner inlassablement entre une situation dans laquelle des histoires pourraient se raconter et des structures qui sont là seulement pour créer une trame évolutive. D'ailleurs, le terme de trame renvoie immédiatement à la forme du dessin qui est au sol, puisque son organisation dans l'espace va obligatoirement préparer autre chose, qui peut être simple ou complexe selon les pièces.
Les installations sont faites de telle façon, et les pièces sonores sont suffisamment longues pour que le spectateur- auditeur n'ait pas accès à la totalité de l'oeuvre dès sa première déambulation. Il est donc poussé à y revenir.
Je crée aussi très souvent des processus d'illusion, produits soit par le dispositif mis en place, soit par la transfiguration des sons, et qui provoquent des bouleversements de la perception. Le dessin au sol est bien sûr partie prenante de ces processus puisqu'il induit une autre lecture du sens, en s'inscrivant comme un miroir visuel des sons (par exemple la similitude du grain de la poudre utilisée et celui de certains sons), ou comme une contradiction du rapport à l'espace et au temps créé par la partie sonore. Le dessin peut également avoir un statut de paysage. Cela constitue un jeu dialectique, et plus il y a d'écart entre le visuel et le sonore, plus le risque que les effets ne se produisent pas est grand.
Mais les contrastes donnent de plus amples possibilités, et il y aura de toute façon un événement.
Ce qui m'intéresse le plus dans l'événement sonore est ce qui aurait pu se passer, qu'on a attendu, et dont le chemin s'est détourné ou arrêté. Ce sont des élément muables et ce sont des éléments inexplicables. La meilleure façon que j'ai trouvé de les mettre en situation est de les tenir face à d'autres éléments très explicites ou redondants, et révélateurs de cette part indicible.



- Il s'agit donc d'une déprogrammation, puis d'un guidage.

- Je déprogramme, je guide et j'interdis. Cependant, je donne une grande part de responsabilité au spectateur-auditeur car je lui confie mon oeuvre. S'il ne suit pas les chemins que j'ai tracés, il est possible qu'il la détruise.
Et c'est cette fragilité avouée qui fait barrière. Alors l'acte advient ou n'advient pas.
De la même façon, je m'attache à ce que mes pièces sonores ne laissent pas la place à l'avènement d'une situation narrative ou musicale. Elles doivent y échapper.



- C'est une oeuvre où la circularité est une figure constante, tant spacialement que temporellement.

- La forme circulaire n'a pas de géométrie propre, et représente plusieurs géométries à la fois. Elle peut être considérée comme une courbe, une ligne droite... Elle laisse donc une liberté d'application totale : elle peut s'organiser avec tous les événements. C'est pour moi la figure idéale.






Propos recueillis par Colette TRON à l'occasion de l'exposition LECSONIC 100/150
Galerie des Grands Bains Douches, Marseille.