CELLULE EXOPHONIQUE AI 39
"Dans mes propres uvres, ces masses organisées de sons évoluent les unes contre les autres, modifiant ainsi leur rayonnement et leur volume sonore. Je recherche, dans la projection du son, la qualité d'une troisième dimension dans laquelle les rayonnements sonores ressemblent aux rayons de lumière balayés par un projecteur
un prolongement, un voyage dans l'espace".
Edgar Varèse1
Pascal Broccolichi appartient à cette (trop rare) famille d'artistes dont les uvres sont entièrement redevables de l'effet qu'elles produisent à leur structure interne, à la relation entre leurs éléments à la fois sonores et visuels. Et comme ces uvres se laissent bien souvent percevoir en dehors du cadre de leur genèse, cet état de fait tend à se renforcer. Du coup, toute interprétation ou toute analyse ne saurait sérieusement s'animer en l'absence d'un caractère d'immanence (bien sûr corrélatif à celui de transcendance) car, précisément, il convient de se livrer à ces uvres, en empruntant leurs voies, en succombant à leurs principes et conventions internes (voire endogènes), sans égard à tout savoir extérieur. Il convient d'abord de s'y aventurer de manière intuitive, empirique, presque phénoménale, et s'abandonner ensuite à leur réalité telle qu'elle se présente à nous dans les apparences d'une expérience immédiate. Notre saisie de ces apparences représente ainsi le moyen d'accès originel, fondamental, à la réalité même de ces uvres dont, on ne le répètera jamais assez, la durée constitue la pierre angulaire. Car oui, les uvres de Pascal Broccolichi de Raccorama 42 à Cellule Exophonique AI 383 en passant par Cellule Isophonique AI 374 n'ont de sens que si nous nous soumettons à l'étendue temporelle forcément inhérente à l'écoute des sons. Mais chez Broccolichi, pour paraphraser Hegel5, le son, cet élément plein d'âme et de vie, s'affranchit de l'étendue, affecte des différences de qualité comme de quantité, et se précipite dans sa course rapide à travers un temps parfois indéfini. Aussi notre rapport à ses pièces, qui exclut donc toute passivité contemplative, suppose un comportement déambulatoire (souvenons-nous, par exemple, de l'installation Lecsonic 100/150 à la Galerie des Grands Bains Douches de la Plaine à Marseille6), la quasi-exploration d'un espace-temps, d'une sorte de milieu à quatre dimensions où la quatrième, en l'occurrence, serait le temps nécessaire à déterminer la condition du phénomène.
Pourtant, à y regarder de plus près, Broccolichi met en uvre des conceptions de la spatialité et de la temporalité qui rompent avec nos conceptions de l'espace perçu et du temps vécu ; d'ailleurs, le titre Cellule Exophonique AI 39 du travail présenté au Musée Ziem semble en attester. En effet, le préfixe "Exo" ("au-dehors") du néologisme "Exophonique" peut laisser croire que le son de son émission, de sa transmission à sa perception se situe en un autre lieu, au-delà de la cellule ("la chambre"7) qui, d'ordinaire, isole ce qu'elle enferme. Mais, peut-être aussi, ce son se trouve-t-il au-delà de ce qu'il est vraiment. A priori, cette sonorité évoque le passage d'un avion, un long-courrier Airbus ou Boeing, à très haute altitude, au-dessus de notre tête. C'est l'effet produit par un souffle de basse fréquence enrichi de distorsion et de flange8. A posteriori, après les quelques instants d'écoute nécessaires à l'avènement du travail, il devient possible de reconnaître des harmoniques, et parfois même des mélodies. Donc, il ne s'agirait peut-être pas d'engins stratosphériques enregistrés du sol mais, pourquoi pas, des samples de pièces pour violes de François Couperin et de Marin Marais qui, par une mécanique de transformation, se seraient réincarnées en "variations aériennes", en thèmes courts comme des fugues, d'une durée de trois minutes (le temps qu'il faut, en moyenne, à un avion pour nous survoler). On le sait, depuis 1996, Pascal Broccolichi s'intéresse aux thèses sur les principes de la proportion harmonique de Jean-Philippe Rameau selon qui la formation et la succession des accords sonores se construisent sur des combinaisons d'éléments non apparents9. Dans Cellule Exophonique AI 39 (comme dans certaines de ses autres propositions), l'artiste détourne et pervertit la matière acoustique, il la triture habilement jusqu'à brouiller notre sens de la perception, jusqu'à déstabiliser nos fidèles conceptions auditives auxquelles, il faut le reconnaître, nous accordons une confiance des plus instinctives. Au fond, ici, ce que j'écoute n'est absolument pas ce que j'entends et Broccolichi, au passage, me rappelle aussi que je devrais me méfier de ce que je veux bien écouter . Mieux, il nous rappelle qu'il n'existe pas de point de vue sonore objectif, qu'il n'y a pas de localisation idéale dans l'espace, pour saisir normalement le panorama acoustique qui nous est présenté, puisqu'il nous en chasse aussitôt par la puissance excessive d'un éclairage froid. Ainsi, contrairement à Cellule Isophonique AI 37, l'espace de la Cellule Exophonique AI 39 nous est accessible ; nous pouvons pénétrer à l'intérieur du lieu nu et immaculé pour tenter malgré une incommodante lumière d'y ressentir durablement les effets du son et d'y reconnaître, tracée sur les murs, la sibylline présence des cryptogrammes (par ailleurs imprimés sur le carton d'invitation autocollant10 reçu quelques jours plus tôt) qu'il serait vain d'interpréter et sans doute inutile d'expliquer. Hiéroglyphes, signes cabalistiques, tags ou emblèmes, peu importe car, comme le souligne Hegel, "à l'aspect d'un symbole, on peut se demander si c'est réellement un symbole ou non; ensuite, en supposant qu'il en soit ainsi, quelle est, entre toutes les significations qu'un symbole peut renfermer, celle qui est véritablement la sienne. Or, souvent, le rapport entre le signe et la chose signifiée peut être fort éloigné"11. Et Broccolichi sait bien que le cryptogramme, à la manière du symbole, est une chose sensible qui représente une idée, mais d'une façon équivoque qui marque l'équivoque de l'idée elle-même. La nature du cryptogramme paraît donc identique à celle du son: une énigme. Au fond, le lieu de ce travail s'invente dans le mystère (car il n'y a jamais rien d'explicite, rien de déterminé). Il reproduit même, dans une certaine mesure, le mystère platonicien de la Caverne. Cellule Exophonique AI 39 est une salle déserte mais non vide puisqu'elle abrite des sons. Exagérément éclairée, son intensité lumineuse peut, en conséquence, nous contraindre à fermer les yeux ou à se les protéger (pour, éventuellement, nous concentrer exclusivement sur les sons en question). Nous sommes provisoirement dans le monde du soleil, loin des ombres visibles du fond de la grotte, loin des ombres qui peuplent notre quotidien, loin de l'univers des suppositions et des illusions (vers lequel, de toute façon, nous allons retourner). Nous sommes dans le territoire du vrai, du réel et, pourtant, nous ne pouvons physiquement pas y rester sans se couvrir le regard et ouïr des sons chimériques. Nous sommes alors au cur de nous-mêmes, incapables en définitive de distinguer le probable de son contraire, assiégés par la confusion et parfaitement désorientés. Il demeure aussi embarrassant de passer des ténèbres à la lumière que l'inverse : "Pour peu qu'on fût intelligent, on se rappellerait qu'il y a deux espèces de trouble pour la vue, et provenant de deux espèces de cause, et de son passage de la lumière à l'obscurité, et de celui de l'obscurité à la lumière. Si l'on admet que cela a lieu identiquement dans le cas aussi de l'âme, alors, quand on verra une âme se troubler et être impuissante à considérer quelque chose, on ne se mettra pas à rire sans réflexion, mais on examinera si c'est le défaut d'accoutumance qui l'obscurcit parce qu'elle vient d'une existence plus lumineuse; ou bien si, allant d'une ignorance plus grande vers une plus grande luminosité, elle a été remplie d'éblouissement, par l'excès même de la clarté. Dans ces conditions, l'une serait louée, certes, du bonheur de son état, de celui de son existence, tandis qu'on aurait pitié de l'autre ; et, si l'on avait envie de rire d'elle, il y aurait au rire de ce rieur moins de ridicule qu'à celui dont serait l'objet une âme qui vient d'en haut, qui arrive de la lumière"12.
On l'aura compris, Pascal Broccolichi laisse entrevoir toute l'ambiguïté salvatrice d'un travail aux multiples ressorts. Il ruse avec notre capacité à percevoir des mondes auxquels notre présence est intégrée et que notre présence transforme (et réciproquement), malgré tout.
Rémy Fenzy,
Marseille, le 05.02.02
CELLULE EXOPHONIQUE AI 39
Exposition du 24 janvier au 14 avril 2002
Musée Ziem boulevard du 14 Juillet 13500 Martigues
Tél 04 42 41 39 60 Fax 04 42 80 33 26
Production Musée Ziem
Partenariat frac paca
1 Edgar Varèse, "Musique de notre temps" in Écrits, Éd. Christian Bourgois, Paris, 1983, p. 89.
2 Exposition "Ondes: architectures de sons, images de lumière" du 4 décembre 2001 au 17 février 2002, au C.A.P.C., Bordeaux.
3 Présentation du travail à l'occasion de la manifestation "Global Tekno", en juin 2001 à Vienne, Autriche.
4 Exposition "Que saurions-nous construire d'autre?" du 7 avril au 10 juin 2001, au Musée Ziem, Martigues.
5 Georg Wilhelm Friedrich Hegel, "Le son" in Esthétique, textes choisis par Claude Khodoss, Éd. Presses Universitaires de France, Paris, 1992, p. 104.
6 Exposition du 10 novembre au 16 décembre 2000, à la Galerie des Grands Bains Douches de la Plaine, Marseille.
7 Notons, au passage, que la "cellule" concerne également la biologie qui, alors, la spécifie comme une unité fondamentale, morphologique et fonctionnelle de tout organisme vivant.
8 Effet d'électroacoustique musicale qui mixe un son direct avec sa propre réinjection retardée, créant par là un effet de phase. Le dosage de l'intensité de la réinjection et la possibilité de moduler le filtrage des fréquences permettent d'agir ainsi sur la dimension évolutive du son. Cet effet est né au cours des années 60, de la diffusion simultanée d'un même message sur deux magnétophones à bandes et des possibilités de désynchronisation offertes par ce cas de figure. La phase et le feed back sont des effets assez voisins du flange.
9 Voir les articles "J.-P. Rameau" de Roger Blanchard et "Harmonie" de Henry Barraud in Encyclopædia Universalis.
10 Autocollant, le cryptogramme peut désormais se plaquer n'importe où, et être vu par n'importe qui. Mais, seulement ceux qui auront visité l'exposition sauront à quoi il renvoie
11 Georg Wilhelm Friedrich Hegel, "L'idée de symbole" in op. cit., pp. 35-36.
12 Platon, La République, VII, 518 ab, Trad. L. Robin et M.-J. Moreau, Tome 1, Bibliothèque de la Pléiade, Éd. Gallimard, Paris, p. 1106.
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